Les traitements « flash » d’acide
formique avec le plateau de lutte intégrée APINOVAR
par Jean-Pierre Chapleau
L’hécatombe
Entre l’automne 2002 et le printemps 2003 on a assisté à une hécatombe dans les
ruchers du Québec. La raison principale est que le varroa avait commencé à
développer une résistance au fluvalinate (Apistan®), le produit de traitement
qui était quasi universellement utilisé. La moitié des colonies de la province
furent perdues. À la sortie du caveau plusieurs des colonies survivantes
étaient faibles et très infestées. Dans le désarroi on a cherché des
traitements alternatifs. Plusieurs se sont alors tournés vers l’acide formique.
Le formique : remède salvateur ou nouvelle dévastation
L’acide formique est reconnu comme efficace contre la varroase. Mais comment
l’utiliser au mieux? En Ontario et au Canada on privilégie pour le moment des
méthodes de diffusion lente de l’acide dans la ruche à partir de matériaux
absorbants imprégnés. On connaît deux types de supports:
Le mini tampon n’a pas la faveur des apiculteurs car il faut
répéter l’application jusqu’à 6 fois à tous les 4 à 7 jours selon le taux
d’infestation. Tout un contrat! Au printemps 2003 la plupart se sont tournés
vers le Mite-Away. Il y a eu cependant beaucoup de problèmes car voyez-vous le
secret d’une utilisation sécuritaire et efficace du formique réside dans
l’ajustement du dosage à la grosseur de la colonie et de la ruche ainsi qu’aux
conditions de température. Si le Mite-Away a permis de sauver plusieurs
colonies le printemps dernier, dans plusieurs autres cas il a ajouté au
désastre. Cette méthode est en effet mal adaptée à des colonies faibles et les
dégâts on été en effet inversement proportionnels à la force des colonies. Il y
a eu aussi un autre problème. On dit de ne pas utiliser le formique lorsque la
température excède 27ºC. Qui peut dire s’il n’y aura pas une période de
canicule pendant un traitement qui s’étend sur plusieurs semaines? Or pendant
la période où le Mite-Away a été utilisé le printemps dernier il y eut
justement quelques journées où le mercure a dépassé les 30ºC! En conséquence il
y eut donc de nombreuses pertes de reines, de couvain et même de colonies. Je
dois constater que le Mite-Away n’offre pas la souplesse qu’exige l’utilisation
du formique.
Le formique en traitement « flash » appliqué par le bas
Si on consulte la littérature Européenne, on constate qu’on administre là-bas
le formique non seulement en diffusion lente mais aussi souvent en
volatilisation rapide. J’appellerai ici ce type d’application « flash ».
Pendant un traitement flash la concentration d’acide dans l’air de la ruche
atteint un niveau beaucoup plus élevé mais s’abaisse rapidement au bout de 6
heures. La littérature européenne fait mention que la concentration élevée du
formique dans la ruche tue même une partie des varroas qui sont dans le
couvain. On prétend que ce type d’application est plus efficace et que son
efficacité peut même dépasser 70% (Poehlmann). D’un point de vue pratique on
déverse une dose variable d’acide formique directement sur un essuie-tout qui
est placé soit sur le dessus des cadres, soit sur le fond de la ruche.
Le traitement « flash » me paraissait très intéressant car il permettait
de choisir à la fois la dose appropriée à la colonie et aussi le moment
d’application où les conditions de température conviennent. Étant donné la
durée extrêmement courte du traitement, il n’y a donc plus d’imprévus côté
température! Aux premières heures de la varroase au Canada le chercheur de Colombie
Britannique Kerry Clark avait pourtant travaillé sur ce genre d’utilisation.
Puis sont arrivés le Mite Wipe et le Mite-Away qu’on disait sécuritaires parce
que la diffusion du produit était lente! Depuis, étrangement, les travaux de
Kerry Clark sont tombés dans l’oubli au Canada.
Outre l’efficacité et la souplesse du traitement « flash », un autre aspect
m’intéressait vivement : la possibilité d’appliquer le traitement par le bas.
Mes ruches sont équipées de plateaux à fond grillagé dont le tiroir d’échantillonnage
s’ouvre sur le côté (plateaux APINOVAR). Ouvrir le tiroir à demi, y jeter un
essuie-tout, injecter dessus la dose de formique à l’aide d’un pistolet doseur,
repousser le tiroir en place1 ! Vous voyez
l’affaire? J’appliquais auparavant le formique par la méthode des mini tampons
Mite Wipe . L’efficacité était en général assez bonne pour ce qui est des
varroas hors couvain. J’avais cependant constaté plusieurs problèmes : il fallait
consacrer beaucoup de temps non seulement pour ouvrir et refermer chaque ruche,
mais aussi pour bien gratter la cire des entre couvercles afin que les vapeurs
de formique ne s’échappent par le haut. J’ai parfois constaté de piètres
résultats quand les entre couvercles des ruches étaient mal refermés.
L’application flash permettait justement de traiter sans ouvrir la ruche et par
conséquent de garder les entre couvercles bien scellés. J’ai donc décidé
d’essayer sérieusement les traitements flash.
Résultats des essais de flash réalisés en 2003
Une série d’essais ont été menés à compter d’août 2003 et se sont déroulés
jusqu’en octobre. Les résultats sont très intéressants. D’abord la facilité et
la rapidité d’application se sont confirmées : il faut seulement 15 minutes
pour traiter un rucher de 28 ruches. J’ai expérimenté le flash en traitement de
mi-saison et aussi comme traitement d’automne.
Le flash en traitement de mi-saison
Deux essais successifs ont été réalisés sur des groupes de colonies différents.
Le deuxième essai a donné les résultats les plus intéressants. Cet essai a
porté sur un groupe de 20 colonies assez fortement infestées dont 10 jouèrent
le rôle de témoins (non traitées) pour fin de comparaison. Pour ce qui est de
l’efficacité contre les varroas, une seule dose de 40 ml pour les ruches
doubles et de 20 ml pour les simples à une température de 200 C. a donné une
réduction moyenne de 59% de la mortalité naturelle. En parallèle, le groupe
témoin non traité a vu sa mortalité naturelle grimper de 55% pendant la même
période2.
Une inspection de chaque colonie dans la semaine qui a suivi le traitement a
permis de constater qu’aucune reine n’avait disparu et que le couvain avait une
apparence et une répartition d’âge normales. Des cellules de couvain operculées
ont aussi été ouvertes pour en retirer les nymphes. Dans certains cas des
varroas morts ont été vus sur des pupes, confirmant ainsi que le formique peut
par cette méthode d’application avoir un certain effet sur les varroas contenus
dans le couvain.
Un essai antérieur sur un groupe de 21 colonies très infestées dans des
conditions de température identiques mais avec un dosage plus élevé (55 ml pour
les doubles et 27 ml pour les simples) a même donné une efficacité beaucoup
plus élevée : 85% pour une seule application et 91% suite à une seconde
application effectuée une semaine plus tard. Cependant cette combinaison dosage
température n’est pas recommandée. Les vapeurs d’acide ont tué du couvain; il y
eu de courts arrêts de ponte et quelques reines sont même disparues (4 reines
perdues pour 30 applications). Un dosage similaire a cependant été trouvé
sécuritaire quand l’application a été faite à 13o C. seulement avec un autre
groupe de colonies.
La réduction de la mortalité naturelle obtenue avec un seul traitement est
suffisante pour un traitement de mi-saison. Le but d’un tel traitement n’est
pas nettoyer la ruche à 100% mais plutôt d’abaisser son niveau d’infestation de
telle sorte qu’elle puisse atteindre sans problème la période des traitements
d’automne. À cause de durée extrêmement courte du flash les colonies ne furent
retirées de la production que 24 heures : les hausses à miel furent récoltées
durant le jour, le traitement flash fut appliqué à la fin de la même journée et
les nouvelles hausses à miel vides furent apportées le lendemain dans
l’après-midi3.
Le flash en traitement de fin de saison (septembre et octobre)
En septembre et octobre des essais comparatifs de traitements d’automne ont été
menés. Ces essais ont impliqué 204 colonies. Les traitements comparés ont été
les suivants :
Pratiquement toutes ces colonies étaient en ruches doubles. Elles furent
toutes traitées durant la même période, soit entre le 16 septembre et le 12
octobre. Pour tous les traitements impliquant de l’acide formique, de l’acide à
65% a été utilisé même si le Centre suisse de recherches apicoles recommande la
concentration à 85% pour les applications par le bas de la ruche. Les
applications de formique ont été faites à 4-7 jours d’intervalle, à l’exception
du dernier flash où il a fallu attendre que le temps se réchauffe suffisamment.
Il restait encore un peu de couvain quand le dernier flash a été fait 6. Le Mite Wipe
fut appliqué à raison de 2 tampons de 35 ml pour les colonies logées en ruche
double et d’un seul pour les ruches à une hausse.
Le groupe 1 (flash seulement) a obtenu la meilleure efficacité. La réduction
estimée de la population totale de varroas a été de 95%7. Seulement 14
colonies ont pu être inspectées afin de vérifier leur reine et leur couvain.
Toutes étaient normales.
Le groupe 2 (thymol) a vu sa population de varroas réduite de seulement 81%7. Dans notre
contexte le thymol ne devrait probablement pas être utilisé comme traitement
d’automne sauf si les taux d’infestation sont bas. Même dans ce cas une
application de formique ou éventuellement d’acide oxalique le compléterait
avantageusement.
Le groupe 3 (3 Mite Wipe et un flash) a obtenu une efficacité presque aussi
bonne que le groupe 1 mais avec plus de variations entre les colonies. La
réduction moyenne a été de 94%7.
Le groupe 4 a obtenu la moins bonne efficacité avec seulement 78% de réduction
de la population de varroas7.
Un autre essai de traitements flash a aussi été réalisé avec un dernier groupe
de 29 colonies en ruches simples. Celles-ci ont reçu 3 applications seulement.
Le groupe avait une mortalité naturelle de 53 varroas par jour avant le début
des traitements. Cette mortalité naturelle a été abaissée à 2 varroas par jour
deux semaines après traitement pour une efficacité globale de 97%7. L’efficacité
du formique en fin de saison semble meilleure pour des colonies logées en
ruches simples. Ceci est probablement dû au fait qu’elles cessent d’entretenir du
couvain plus tôt. Il n’y avait plus de couvain au moment de la dernière
application de flash.
Un dernier essai limité avec de l’acide concentré à 85% sur deux colonies a tué
60% (57% et 63%) des varroas sur abeilles adultes une journée où la température
journalière a varié de 2o à 7o C. avec une brève pointe à 10o C. seulement.
Ceci permet donc de croire que l’utilisation de la concentration à 85% pourrait
prolonger la période d’utilisation du flash en fin de saison quand les
températures tournent autour de 10 à 12oC.
Combinaisons dosage-température éprouvées pour des applications flash par le
bas dans nos conditions
Voici les combinaisons que nous avons trouvées à la fois sûres et efficaces
suite à nos différents essais :
|
ruches
simples |
ruches
doubles |
20°
Celsius |
20 ml |
40 ml |
13°
Celsius |
27 ml |
55 ml |
La configuration et la dimension de l’entrée de notre plateau de lutte
intégrée (APINOVAR) diffèrent de celle d’un plateau standard8. Ceci influence
probablement la distribution et la rétention des vapeurs de formique dans la
ruche. Ceci pourrait aussi expliquer que des dosages préconisés en Europe
n’aient pas été trouvés sécuritaires dans nos conditions d’expérimentation.
Ainsi les l’efficacité des dosages du tableau ci-joint pourrait être moindre
avec des plateaux conventionnels. Nous n’avons pas vérifié cela.
Voici un tableau récapitulatif contenant les conditions et résultats de tous
les essais de traitements flash que nous avons réalisés en 2003 :
|
Conclusion
Lors de nos essais l’acide formique en application flash par le bas a été
suffisamment efficace pour en faire un bon traitement d’automne en remplacement
des pesticides de synthèse.
Le flash semble aussi être un bon traitement de mi-saison à cause de sa durée
extrêmement courte et de sa bonne efficacité en application unique. Un flash
appliqué à la mi-saison peut réduire l’urgence de traiter à l’automne. Il
pourra aussi diminuer le nombre de traitements requis. C’est un outil utile
dans une stratégie de lutte intégrée.
Le formique en application flash par le bas s’est aussi avéré être le traitement
le plus rapide à appliquer. Une personne seule peut traiter un rucher de 28
colonies en une quinzaine de minutes seulement. Le flash est aussi le plus
économique des traitements. Il n’en coûte que 0.30$ par colonie pour un
traitement d’automne complet. Ces qualités rendent le flash alléchant pour les
gros ruchers commerciaux.
Tel que nous l’avons utilisé, le flash est un traitement à la fois très
versatile et économique. Compte tenu de nos résultats, nous escomptons déjà
l’adopter comme traitement de fin de saison. Pour la première fois en 2003 nous
n’utilisions pas d’acaricide de synthèse. Les résultats obtenus avec le
formique m’ont rassuré. Je suis maintenant convaincu qu’une lutte intégrée sans
pesticides contre la varroase est non seulement possible, mais aussi facile.
Perspectives
Il faudrait expérimenter le flash par le bas dans un éventail plus large de
conditions.
Nous n’avons pas d’expérience du flash à des températures supérieures à 20o C.
Il serait souhaitable de trouver des dosages sécuritaires, au-delà de ces
températures, pour les usages de mi-saison.
Nous tenons à souligner que nous n’avons pas fait l’essai de ce type de
traitement en période printanière. Il faut préciser que des colonies faibles
pourraient mal supporter les dosages que nous avons trouvés sécuritaires en fin
de saison. Nous avons d’ailleurs remarqué que les colonies un peu faibles
supportent mal l’exposition continue aux vapeurs de formique dégagées par les
méthodes de diffusion lente. Nous osons croire que la méthode flash n’aurait
pas cet inconvénient. En se basant à la fois sur la littérature européenne et à
la fois sur notre expérience, si des essais devaient être faits en période
printanière, un dosage initial ne dépassant pas 2 ml par cadre d’abeilles (à
20°C.) pourrait être essayé9. Il serait
sage de mener de tels essais sur peu de colonies pour commencer.
La possibilité d’appliquer le flash à des températures relativement basses en
utilisant de l’acide formique à 85% permet aussi d’entrevoir une grande
efficacité alors que les colonies sont pratiquement sans couvain en octobre. La
possibilité d’utiliser éventuellement un traitement complémentaire d’oxalique
en novembre constitue aussi une belle perspective. Nous avons testé cette
combinaison. Nous divulguerons aussi les résultats de ces essais.
Nous n’avons pas pu vérifier l’efficacité du flash pour contrôler l’acariose
puisque l’acariose n’est pas présente dans notre rucher. Cependant l’acide
formique est reconnu comme étant un bon moyen pour contrôler cette parasitose.
L’usage de l’acide formique pour traiter les colonies devra semble-t-il faire
l’objet d’une homologation faute de quoi son usage serait illégal. Nous
entendons dire que l’homologation serait accordée pour des méthodes
d’application spécifiques et précises. Il m’apparaît impératif que
l’application flash par le bas de la ruche fasse l’objet d’une homologation
comme toutes les autres bonnes méthodes. Alors que les solutions chimiques
montrent des signes évidents d’essoufflement, il est capital que les
apiculteurs disposent d’une riche panoplie de moyens d’intervention afin de
pouvoir construire des stratégies de lutte intégrée efficaces.
Notes: